
Vadim Serandon
Ma petite entreprise de désacralisation fonctionne bien, merci… Elle vient même d’ouvrir une nouvelle filiale qui s’occupe de la sacralisation du "rien", du "néant", de l’"absence". Notre société de consommation et de communication s’est emparée de "la trahison des images" de Magritte, "ceci n’est pas…" est devenu un signe d’appartenance, une référence à un milieu, une culture. Nombre d’objets manufacturés ainsi titrés sont en vente à travers le monde. Je me les procure et les enferme dans une coque, une gangue, une sorte de chasse a-religieuse, un masque iconique ne laissant apparaître que "ceci n’est pas". Cette sacralisation d’une non-existence n’est qu’un juste retour à la vanité de ces objets, à la vanité de la sacralisation, à la vanité de l’être humain et de l’humanité et à ma vanité personnelle à produire des objets, à vouloir désespérément exister, par la production. Ceci est : "ceci n’est pas" ; pris in-extenso : produire le vide, inventer le 0. Mais "ceci n’est pas" suivi de rien peut être lu aussi comme "ceci n’est pas une chose nommable", par extension "ceci est tout", un condensé de notre nécessité de matière immatérielle, de notre besoin de référent indésignable, de dieux à vénérer. Quelques portes ouvertes… points sur les "I"… ou précisions… c’est selon… L’élévation au rang d’icône d’une image (tautologie ?) est par essence une trahison de l’image initiale par l’éradication de l’environnement de la figure magnifiée. Par extension, tout masque iconique peut être considéré comme une "lecture" particulière d’une "écriture" initiale, une perversion de l’immensité des sens possibles d’une image au profit d’un seul (le cadrage d’une photo à déjà ce rôle). De la même manière, la juxtaposition de mots à une image peut, au lieu d’enrichir le sens, diriger celui-ci vers une narration possible. Appliquer le texte de Broodthaers* sur des cibles de tir de la police liégeoises (cibles représentant de manière très réaliste des personnages pistolet à la main face au spectateur) exacerbe le coté désespéré de l’acte violent alors que "bad girl you are beautiful" rend compte de la fascination que l’on peut avoir pour les gens qui outrepassent les lois ou la morale. Or les deux images support des inscriptions sont identiques dans leur sens initial. Le texte prend le rôle du masque iconique en pervertissant l’image originelle (et inversement parfois comme dans le cas du texte de Broodthaers*). Un simple titre sur un cartel peut bien évidemment avoir le même rôle.
*"Moi aussi je me suis demandé si je ne pouvais pas vendre quelque chose et réussir dans la vie. Cela fait un moment déjà que je ne suis bon à rien. Je suis âgé de quarante ans…"
extraits d’ e-conversations avec Daphné Bitchatc
Daphné Bitchatch - Le mot icône pourrait rassembler une partie de l’ensemble de ta démarche
Vadim Sérandon - je suis un voyeur, je suis un voleur, un voleur détaché, j’essaye en tout cas. Je puise dans l’immense production humaine, dans tout ce qui a fait de nous un animal particulier, cette communication qui est notre spécificité, nos langages, articulés ou non, dans tout ce qui peut être, est, semble commun au plus grand nombre.… L’icône au sens large est ma matière première, ce que nous sommes tous censés comprendre de la même façon… mais peut être pas. C’est ce "peut être pas " qui m’intéresse, le sourire qu’il provoque, un point de connivence entre deux étrangers, une jouissance partagée. Mais " analogies " me semble plus pertinent parce qu’il ne renvoi pas évidemment au religieux. L’analogie est mon, notre, mode de fonctionnement, de compréhension, de construction. Je connais, je reconnais, je comprends, avec mon vécu, ma culture. L’icône religieuse fait partie de ma culture, comme tout européen, mais suffisamment peu pour que je m’approprie ce qu’elle a de commun à tous dans ce qu’elle raconte. Parfois les références sont plus pointues (Courbet bande encore, who’s affraid.... le Mont analogue par exemple), les gens peuvent passer à coté par différence de culture, mais quand le lien se fait, il est plus enthousiasmant, comme une vraie rencontre, une reconnaissance mutuelle.../…
db - Peut-on lire ce travail comme une "écriture automatique" de ton imaginaire analysé, "un cadavre exquis" de propositions, d’invitations, de mises en garde, un fou rire dérision vision du monde, un ensemble de réceptions enregistrées puis, re- disposées en un classement méthodiquement géré de réflexions intérieures choisies ?
vs - En fait c’est une attitude très mentale, trop peut être, absolument pas lié à un quelconque imaginaire. Juste regarder le monde avec les yeux d’un animal cultivé (un peu) et toujours proposer des analogies ou des proximités. Mais en même temps un regard bienveillant et ému par la complexité de la beauté monstrueuse de la production humaine. Iconoclaste, à peine désabusé, juste conscient de mon incompétence à faire autre chose que remuer un peu l’air qui m’entoure.
db - Comment et pourquoi as-tu commencé à travailler ?
vs - Produire ? depuis longtemps, de manière informelle et non suivie. Depuis peu de manière formelle et suivie…/… Le choix a plutôt été celui de montrer, d’organiser, de faire attention à ce que je produisais, faire valider à l’extérieur ma façon de fonctionner, ces assimilations, ces analogies qui trottaient dans mon crane, et certainement dans le crâne de tout le monde.
db - Tu sembles préférer le mot produire que travailler ?
vs - En fait il faudrait que je regarde dans l’Alain Rey, je m’y plonge souvent dans ce bouquin pour comprendre ce que veulent dire les mots. Camus a écrit : "mal nommer les choses, c’est participer au malheur du monde "... je la vois tous les jours cette phrase, sur un flyer scotché sur mon réfrigérateur… c’est peut être pour ça que j’aime passer par ces autres mots que sont les icônes...
db - Te sens-tu intervenir dans l’espace en architecte ? En l’installant, en l’habitant, en le restructurant, en le modifiant, en le réceptionnant, en l’écoutant, en lui répondant ?
vs - bien que ce soit effectivement ma formation : Non, je suis dans l’image, le mental, je ne construis rien, rien de palpable, rien de praticable. L’architecte sculpte le vide, la peau du vide, avec de la lumière et d’autres matériaux annexes... il met en scène le quotidien des autres, en silence. Vraiment je ne vois pas de rapport avec ce que je fais, trop bavard ! Constructeur peut être. Plutôt un photographe même si j’ai du mal à utiliser ce média que je pratique pourtant depuis très longtemps.
db - Où places-tu l’homme dans cet espace ?
vs - l’homme est vaniteux et l’humanité vaine, son empressement à exister est ridicule, j’en fais partie.
db - As-tu déjà ressenti la sensation de te perdre dans ton travail ?
vs - par boulimie oui, d’ailleurs ça se voit. Je capte et transcrit avec les moyens du moment… il en résulte donc une production polymorphe que j’ai du mal à classer moi-même… J’utilise tous les outils, tous les médias, tous les thèmes à ma disposition, un vrai capharnaüm… du jeu de mot nul et jouissif à la Topor à l’acte social ou politique, suivant mon humeur, à la merci d’une collision visuelle…
db - J’entendrais aussi collusion, une entente secrète… ?
vs - A priori rien de secret, justement, que du soit disant commun ! Ce ne peut être secret que pour quelqu’un qui n’aurait ni ma langue, ni ma culture.... j’ai une pièce qui traite de ça, " le grand timonier " une image dans les code des affiches politiques chinoises ou l’on voit Barthélemy Thimonnier libérant la femme (symbolisé par l’extase de sainte Thérèse du Bernin) par l’invention de la machine à coudre.... seulement, tout ça est écrit en chinois, donc illisible, et le jeu de mot avec le grand timonier n’est peut être même pas valide en chine...
db - As-tu alors ressenti l’envahissement de cette boulimie ?
vs - Pas d’envahissement, je me détache assez facilement de ma production, c’est peut être là que se fait le lien avec le métier d’architecte, dans la distance à la réalisation, dans cette sous-traitance et la durée qui fait que l’objet naît dans d’autres mains. Les pièces sont faites (cerveau, croquis, dessins techniques) avant d’être réalisées... quand elles existent, c’est tout juste si elles m’appartiennent encore... et quand elles sont montrées c’est pire encore.... à l’inverse, je peux reconnaître des pièces que je n’ai pas faites dans le travail d’autres, je les appelle " mes pièces des autres " mais c’est très mal vu.... ce serait une bonne idée d’expo non ? pour citer quelques noms, il y aurait Labelle-Rojoux, Collin-Thiebaut, Fauguet, Delvoye par exemple et bien d’autres plus visibles encore comme Lavier ou Ramette.... je n’ose rien dire quant aux générations précédentes parce que ce n’est pas du même ordre, ils sont en partie ma culture.
db - L’utilisation des matériaux en apparence pauvres, décline t’elle d’une urgence de langage plus direct, d’un engagement politique, d’une notion de temps présent à inscrire, d’un refus de toutes notions de luxe, dans l’écriture des pièces proposées ?
vs – ça n’est pas très vrai, et ça n’est pas mon soucis, certaines de mes pièces sont assez luxueuses (marbre, impression sous verre, tirages photo argentiques, produits industriels….) Mais il est vrai que je ne cherche pas forcement le "beau" dans son sens décoratif, je le craindrais même. Je me donne les moyens de réaliser ou de faire réaliser (souvent) mes pièces telles que je les souhaite. Le luxe aujourd’hui, si on le ramène au coût, c’est le travail, le travail de l’artisan à qui je fais exécuter une pièce, ce luxe là je ne me le refuse pas (dans la limite de mes moyens), c’est un acte social que je pourrais même revendiquer…
db – Je reviens sur l’engagement politique, je ressens dans certaines de tes pièces et dans tes textes, une grande préoccupation/ obsession en ce qu’il concerne le devenir de la nature, de la terre (Terratripa, H.2.0) …/… L’autre partie de ta démarche questionne la religion semblerait-il ?
vs - hormis le fait de montrer qui est en soit étymologiquement un acte politique, Je ne crois pas avoir vraiment d’engagements, politiques ou sociaux, je n’ai jamais supporté les confréries et autre organes de pouvoir... C’est certainement un tort parce que ça ne va pas vraiment avec l’idée mutualiste que je peux avoir de l’humanité idéale... /…une sorte d’anarchie mutualiste qui a du exister dans le monde paysan d’il n’y a pas si longtemps. Quant à la terre, ça rejoint encore le monde paysan, respectueux mais c’est tout, “ terratripa ” ou “ analogie ” sont de simples allégories du vivant quant à “ h2o ”, une vraie question, les éléments chimiques sont naturels, rien n’est non-naturel, seulement ça peut faire peur, mais bien emballé on y voit que du feu, faisons confiance aux publicitaires et à notre belle société d’hyper consommation pour nous rendre la vie douce. Quant à la religion, ben non, quant à dieu, ben non, je crois pas mais l’iconographie religieuse est tellement riche...

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EN SAVOIR PLUS LES ARTISTES
SAISON 08/09
Biographie
Né le 19 avril 1963
Diplômé en architecture
Contact :
30, rue des tuileries - 69009 Lyon
Tel : + 33 ( 0 ) 6 15 03 21 50
www.ichbineinbrontosor.net
mail : ichbineinbrontosor@free.fr
PRINCIPALES EXPOSITIONS
- "à l’état de maquettes"
galerie ROGER TATOR à Lyon / du 28 mars au 07 juin 2008
- organisation, scénographie, conception graphique et participation
à l’exposition "6 picoles cycliques" du 16 septembre au 27
octobre 2005 / 6semaines - 6artistes - 6vernissages / coproduction
« l’usine à gaz » et « galerie passerelle » Lyon 5ième
- "nature détournée", CACLB (centre d’art contemporain du
Luxembourg belge), exposition collective, juillet 2005
- "jeux thème" / maison des arts de Chevilly Larue / fevrier
2005
- "l’intime" maison des arts de Sin le Noble / janvier 2005
- la MAPRA / Lyon / décembre 2004
- "jeune création 2004" grande halle de la Villette / Paris /
février 2004
- "la mort dans l’art" TRANS-ART-EXPRESS / Nanterre / novembre
2003
- "SUPERFLUX 02" galerie ROGER TATOR / LYON / décembre 2002
collections publiques
Ville de Cunlhat
Ville de Chevilly Larue
PARUTIONS
- Revue [ON]n°3 2005
- Catalogue pour l’expo
"je suis un monstre..." 2006
- Multiple à 470 000 exemplaire (chimère) 2006
- 3 cartes postales ([ON]/6picolescycliques/carted)
PRÉVISIONS
- Revue [ON]n°4 mai 2008
- "la spirale" à Décines / fin 2008 / commissariat M.A. Charpin
- "Croissant gallery" exposition personnelle / Bruxelles saison 2009




